3. Reflexions

De la difficulté de critiquer le webdocumentaire


 

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Le 29 janvier 2012, le webdocumentaire 17.10.61, du collectif Raspouteam, recevait la Mention Spéciale au FIPA 2012 dans la catégorie Web création. C’est l’occasion de revenir sur ce webdocumentaire dans une étude comparée avec 17 octobre 1961, La Nuit oubliée de Olivier Lambert et Thomas Salva.
Ces deux oeuvres, chacune à leur manière, traitant des événements tragiques survenus à Paris dans la nuit du 17 octobre 1961.

Introduction

Qu’est-ce qui fait la réussite d’un webdocumentaire ? À quoi tient le sentiment de n’avoir pas perdu son temps en navigant dans un récit webdocumentaire ?

Est-ce le nombre de visiteurs – comme, à la télévision, le taux d’audience – qui doit tenir lieu de baromètre et ainsi influer sur les productions, avec un risque inhérent de formatage ? Les indices de satisfaction se développent sur le Web : le «j’aime» ou «j’aime pas» proposé par certains réseaux sociaux est bien une base ; la quantité de partages d’une vidéo peut aussi révéler l’engouement des internautes pour celle-ci. Néanmoins, pour faire avancer le webdocumentaire, pour que l’internaute s’y retrouve, pour qu’il soit admis comme une véritable œuvre (d’art) et non pas comme une simple mise en forme multi et hypermédia de l’information, il paraît plus que nécessaire que des sites dédiés à l’analyse, à la critique de ces nouveaux genres d’écriture émergent.

Il n’est pas proposé ici de méthode pérenne d’analyse du webdocumentaire, une sorte de «prêt à l’emploi» s’adaptant à tout webdocumentaire. Celui-ci est encore une forme de création trop récente. Il est en pleine évolution, et l’offre est vouée à muter en fonction des innovations technologiques des médias numériques.
Le webdocumentaire est en filiation directe avec le cinéma documentaire traditionnel linéaire: il se caractérise par les mêmes questionnements, les mêmes enjeux. On y retrouve d’ailleurs les grands principes narratifs qui en font sa force. Mais c’est également un site Web. Il s’appuie donc sur une plus ou moins grande dose d’interactivité – comme, par définition, n’importe quel site Web.
Tout l’enjeu sera donc de trouver une forme (nouvelle) d’analyse pour le webdocumentaire qui combine une analyse critique s’apparentant à celle du cinéma documentaire, tout en y associant les spécificités d’une analyse propre aux sites Internet.

Étude de cas

Il semblait intéressant de profiter de l’opportunité de la mise en ligne de deux webdocumentaires abordant le même sujet pour en faire une analyse comparée. En outre, c’était la première fois qu’un sujet historique y était traité, nous évitant l’écueil de tomber sur des formes de webreportages liés à l’actualité.

17.10.61, du collectif Raspouteam pour le site d’information politique Politis.fr et 17 octobre 1961, La Nuit oubliée, réalisé par Olivier Lambert et Thomas Salva, diffusé par LeMonde.fr sont revenus sur la manifestation pacifique du FLN qui fut violemment réprimée, en pleine guerre d’Algérie, par les forces de l’ordre, au cœur de Paris.
Que s’est-il réellement passé ce jour-là ? Les faits ont été refoulés, peu d’archives existent. Celles de la préfecture de police de Paris – ouvertes en 1997 à quelques historiens lors du procès de Maurice Papon, préfet de Paris au moment des faits – sont forcément partiales. L’enjeu est donc de trouver une forme narrative palliant le manque d’images (pour suggérer à l’internaute) des événements du 17 octobre, tout en conférant une authenticité aux webdocumentaires.

Ces deux webdocumentaires, à leur manière, tous deux avec des formes et des partis pris de réalisation bien différents, ont été mis en ligne à la date anniversaire, cinquante ans après les événements. Chacun, à sa façon, répond à cette question : comment le webdocumentaire peut-il rendre compte d’une réalité historique ? Celle-ci ayant la particularité, cinquante ans après, de ne toujours pas faire consensus : longtemps oubliée, plus ou moins volontairement occultée, niée. Nous allons étudier et comparer ici la pertinence des réponses apportées par ces deux oeuvres.

17 octobre 1961, La Nuit oubliée

Ce webdocumentaire a été réalisé par Olivier Lambert et Thomas Salva, tous deux de formation journalistique (ils se positionnent toutefois clairement comme auteurs), coproduit par Hans Lucas, un studio de production dédié aux nouvelles écritures, et Dailymotion, la plate-forme de diffusion vidéo française concurrente directe de YouTube. Il est diffusé par le site de presse en ligne LeMonde.fr. à la rubrique actualités, dans une page dédiée aux webdocumentaires.

La démarche

Il s’agit ici d’analyser comment les auteurs ont choisi de répondre à l’enjeu (web)documentaire (lire l’article La différence entre (Web)documentaire et (Web)reportage). Le titre pourrait laisser penser que le questionnement à l’origine de la recherche (web)documentaire était du type: qu’est-ce qui fait que les événements du 17 octobre ont été oubliés ? Le site étant annoncé comme une plate-forme documentaire plutôt que comme un simple webdocumentaire, il répond à cet enjeu tout en le dépassant.
Le site regroupe une multitude de documents de différentes formes : archives d’époques (actualités télévisées, rapports de la préfecture de police, du FLN, articles de presse…), de nombreux entretiens, deux repères chronologiques, un lexique, une carte permettant de localiser les lieux de la manifestation, les bidonvilles et les lieux d’internement.
Les auteurs ont choisi de mettre à la disposition de l’internaute une bonne partie de la matière rassemblée lors de l’enquête. Pour harmoniser l’ensemble, l’unifier, pour illustrer la manifestation mais aussi pour toucher les jeunes et les sensibiliser, les auteurs ont fait appel à la bande dessinée : «À chaque page, les personnages de la BD Octobre noir vous guident», nous annonce-t-on à la fin de la vidéo d’introduction.

La page d’accueil

Une photo de pavés est utilisée comme fond de la page de tout le site. Dans le coin haut à gauche de la page Web, on peut voir le titre de l’œuvre, qui restera à chaque page ; plus au centre, les quatre boutons d’entrée des différentes rubriques ; dans la partie gauche, un cadre nous donne l’intention des auteurs : «Cinquante ans après, nous tentons ici de reconstruire une parcelle de cette histoire commune. Pour ne pas oublier et éviter de reproduire les erreurs du passé.» Plus au centre, une vidéo nous plonge dans l’ambiance de l’époque, mélangeant illustrations de la BD, photos de la manifestation, archives des arrestations de la télévision française, archives des actualités radio, des extraits des entretiens…

Accueil La nuit oubliée

Capture d’écran page d’accueil de La nuit oubliée

La navigation

Il faut noter l’ergonomie particulièrement réussie de l’ensemble : la sobriété de l’interface graphique, la redondance, à chaque page, des zones (texte, menu, lecteur vidéo, etc.) permettent à l’internaute de se retrouver aisément. La navigation est ainsi très intuitive. La lecture des vidéos hébergées chez Dailymotion est, quant à elle, fluide.
La première rubrique, «Dans la manifestation», donne accès (sur la gauche verticalement) à six entretiens, témoignages de ceux qui «ont vécu la répression sanglante» en tant que manifestants, observateurs à la botte du FLN ou simples témoins accidentels ; la deuxième, «En coulisse», permet, grâce à trois interviews et trois portraits de personnalités politiques au pouvoir à l’époque, de cerner «derrière les massacre les jeux de pouvoir». Dans la troisième rubrique, en repère chronologique, deux lignes temporelles replacent la journée du 17 octobre dans le contexte global de la guerre d’Algérie (avec des archives télévisées). Dans la quatrième et dernière rubrique, on trouvera trois entretiens de l’historien Jean-Luc Einaudi, spécialiste de la guerre d’Algérie, qui explique sa démarche, son engagement, et comment on en est arrivé à ce «mensonge d’État».
Une dernière zone de menu, sur la partie droite des pages, donne accès à la carte, au lexique, à la page archive, particulièrement riche : extraits de différents rapports du FLN et de la police, des articles de presse de l’époque, six pages du registre de l’institut médico-légal de l’automne 1961, la bibliographie.

Constantin Melnik La nuit oubliée

Capture d’écran ITW de Constantin Melnik La nuit oubliée

Dates pour comprendre La nuit oubliée

Capture d’écran contexte historique La nuit oubliée

Navigation par la carte La nuit oubliée

Capture d’écran navigation par la carte La nuit oubliée

Réussites et limites du webdocumentaire

Nous l’avons vu, le site étant une plate-forme dédiée au 17 octobre 1961, l’internaute sera plus dans une démarche de consultation, comme dans un wiki, que véritablement «lectacteur» d’un webdocumentaire. C’est la grande force de ce site : fournir une masse d’informations à l’internaute, lui donnant le sentiment d’avoir fait le tour de la question. Il n’en est rien, bien évidemment, comment cela serait-il possible d’ailleurs ? Par la richesse des témoignages, la quantité des documents d’archive d’époque, la contextualisation grâce aux repères chronologiques etc., les auteurs donnent l’impression de «régler son compte une fois pour toute» à ce pan de l’Histoire. C’est aussi la faiblesse de ce type de proposition, qui, en ne prenant pas position, en n’affirmant pas un point de vue d’auteur clairement identifiable, donne peut-être à l’internaute, une certaine difficulté à objectiver.

17.10.61, collectif Raspouteam

À l’origine de ce webdocumentaire, le collectif Raspouteam, formé de trois jeunes (un designer, un webdesigner, un autre poursuivant des études d’histoire et d’anthropologie) venant du «street art» intéressés par les nouvelles formes de narration. On leur doit notamment un webdocumentaire sur la Commune de Paris. Il est produit par Agat Films & Cie et Ex Nihilo, société composée d’un collectif de six producteurs (dont le réalisateur Robert Guédiguian, connu pour ces films engagés), coproduit par l’INA et développé par l’agence MRM pour le site de presse Politis.fr. Ce dernier se revendique comme un journal d’opinion, site de presse d’actualité politique et sociale, identifié à gauche, antilibéral et écologiste.

La démarche

L’enjeu est de rendre compte des événements du 17 octobre 1961 lors de la manifestation, tout en s’interrogeant sur les causes d’un tel dérapage. Comment a-t-on pu en arriver là ? Pour analyser la conjoncture, 17.10.61 fait appel à la fiction. Des comédiens (d’Agat Films) ont prêté leur voix à huit personnages. Ils incarnent, qui un appelé revenu d’Algérie dénonçant la sale guerre, qui une sympathisante FLN, qui un cadre du FLN, qui un agent de la force de police auxiliaire, qui un gardien de la paix… dans un jeu de points de vue croisés.
L’éclairage complémentaire est fourni par des entretiens avec plusieurs historiens ainsi que par des documents d’archive.
Enfin, afin de restituer la mémoire sur les lieux mêmes de la manifestation, les auteurs proposèrent des interventions de street art : QR codes, collage d’affiches, tags, projections in situ. On retrouve des séquences des différents événementiels disséminés dans les films.

Affichage 17.10.61

Capture d’écran affichage 17.10.61

Tag 17.10.61

Capture d’écran tag 17.10.61

Projection 17.10.61

Capture d’écran projection 17.10.61

La page d’accueil

Elle est composée d’une carte interactive que les auteurs ont voulu comme le passage obligé dans la navigation. Derrière cette idée, on retrouve la volonté d’ancrer la tragédie dans le cœur de la ville : cette histoire est arrivée près de chez vous. Situés en haut de page, on peut voir les huit personnages fictifs : «Tous les personnages de ces films sont inspirés de vrais témoignages» nous dit la vidéo d’accueil. Elle fait écho, à contre-pied, à la formule que l’on retrouve parfois dans les films de fiction : «Les personnages et les situations de ce récit étant purement fictifs, toute ressemblance avec des personnes ou des situations existantes ou ayant existé ne saurait être que fortuite.» Pas de doute, nous sommes bien dans une œuvre documentaire. En bas de page, centré, le titre 17.10.61, un webdoc de Raspouteam.

Accueil 17.10.61

Capture d’écran page d’accueil 17.10.61

La navigation

La carte interactive assure la distribution aux différents contenus. Une fois la vidéo lancée, le titre de l’œuvre disparaît ; la carte, point central du webdocumentaire, se retrouve relayée en bas à gauche de la page. La page est comme posée sur un fil d’Ariane qui la souligne et guide l’internaute vers les annexes : les entretiens de plusieurs historiens spécialistes de la guerre d’Algérie venant étayer la valeur documentaire de l’œuvre. On y trouve quantités de cartes : cartes des cortèges de la manifestation, des différents bidonvilles encerclant Paris ; carte encore du découpage en «Wilayas» de l’implantation du FLN en France métropolitaine.
En se déplaçant horizontalement vers la droite, un trait rouge vertical stoppe le regard de l’internaute et lui permet d’accéder aux sept autres personnages.
La navigation, moins intuitive que celle de La Nuit oubliée, oblige l’internaute à un certain apprentissage pour accéder aux différentes ressources du webdocumentaire.

Capture d’écran photo d’archive 17.10.61

Navigation droite 17.10.61

Capture d’écran navigation droite 17.10.61

Réussites et limites du webdocumentaire

Ici, pas de commentaires omniscients qui plombent la plupart des reportages formatés pour la télévision. Les voix off ne sont pas utilisées dans le but d’apporter des informations objectives, bien au contraire. C’est la personnification qui permet d’appréhender la singularité des situations vécues par les protagonistes de l’époque. Ces personnages fictifs, magnifiquement incarnés par les voix des comédiens, restituent une véritable authenticité à ce passé, et permettent de saisir la dimension humaine de ce drame. Résultat, le webdocumentaire réussit le coup de force de donner vie à ce qui n’était au départ qu’archive et mémoire enfouie : «la fiction, meilleur chemin pour dire le réel». Tout cela contribue à faire naître des émotions chez le lecteur, à l’impliquer; il ne peut pas rester insensible au drame humain…

Conclusion

Pour les deux webdocumentaires, les graphistes ont choisi de travailler la noirceur des images de nuit, une manière d’évoquer les heures sombres de la République.
La navigation, d’une compréhension immédiate – ou tout du moins assez intuitive – pour La Nuit oubliée, nécessite un apprentissage pour l’autre. Mais c’est justement ce côté expérientiel, dans 17.10.61, cette implication du lectacteur dans le second qui permet de faire ressentir toute la tragédie de l’Histoire.
Il est à noté que tous deux sont développés en HTML 5 (la dernière version de l’HyperText Mark-Up Language pour le contenu), CSS (Cascading Style Sheet pour la mise en forme), Javascipt (langage utilisé pour l’interactivité) qui sont les langages d’Internet plutôt que la technologie Flash. Ces choix technologiques confèrent à ces deux webdocumentaires une pérennité dans la durée et garantissant une interopérabilité des œuvres pour les différents supports, tablettes et smartphones (quelques bugs d’interprétation du code observables toutefois sur 17.10.61). La plupart des vidéos des deux webdocumentaires sont partageables sur Facebook ou Twitter.
Les deux webdocumentaires sont comme deux lieux mémoriels. À chaque date anniversaire, la mémoire de ces massacres pourra être réactivée par une mise en avant de La Nuit oubliée sur le site LeMonde.fr. Le site Politis.fr étant plus confidentiel, les auteurs devront faire jouer les réseaux sociaux pour que 17.10.61 soit de nouveau visible.
Ces deux œuvres, même si elles ne révolutionnent pas le webdocumentaire, sont remarquables par la qualité de leur facture : qualité esthétique, sérieux des réponses apportées à l’enjeu documentaire, richesse des témoignages, puissance d’évocation, cohérence du fond, de forme et la fonctionnalité. Ces webdocumentaires sont utiles au débat citoyen par leur apport historique, la connaissance de ses massacres était jusque-là circonscrite à une frange de la population restreinte et engagée. La mise en ligne de deux webdocumentaires change la donne. Ils permettent d’ouvrir au plus grand nombre et de s’adresser notamment aux jeunes, en France mais aussi en Algérie.


Lire aussi l’article de Nicolas Bole sur Le Blog Documentaire Webdoc Focus #1: Regards croisés sur le 17 octobre 61

Filmographie autour du 17 octobre 1961
Octobre à Paris, film documentaire de Jacques Panijel.
Vivre au paradis, film de fiction de Bourlem Guerdjou.
Dissimulation d’un massacre, film documentaire de Daniel Kupferstein.
Nuit noire, film de fiction d’Alain Tasma.
Ici on noie les Algériens, film documentaire de Yasmina Adi.

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Boris Razon présente The End etc.

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