Pourquoi le néologisme webdocumentaire ?
Il m’est apparu utile de revenir sur le choix qui a été fait d’utiliser le néologisme webdocumentaire (qui s’est largement imposé en France depuis plus d’un an) plutôt qu’un autre nom.
Nommer les choses c’est permettre d’en parler, permettre aussi de les définir. Le risque : « Mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde »(1) …
Frédéric Dubois (2) réagissant à mon dernier article (3), se demandait si ce terme n’est pas « quelque peu dépassé » . Il affirmait, à juste titre, que « Les supports mobiles et le déploiement en personne, dans des forums, sur terrain, contribuent […] à l’œuvre en construction ».
Les origines du documentaire, un outil d’étude scientifique « pour capter le réel » ?
Pour comprendre ce qui est en jeu avec le webdocumentaire, je vous propose, de revenir, sur le cinéma documentaire traditionnel, d’étudier les problématiques qui le traversent. Car ce que l’on nomme webdocumentaire est tout d’abord en filiation directe avec le documentaire.
Je ne vais pas ici faire un historique du documentaire. Mais juxtaposer deux expériences primitives qui mettent bien en évidence la complexité du propos.
À l’entrée « documentaire » du Dictionnaire du cinéma (4), on trouve la définition suivante :
« Film qui a le caractère d’un document, qui s’appuie sur des documents. Selon Georges Sadoul, Littré admet le terme documentaire en 1879 en tant qu’adjectif signifiant “qui a un caractère de document”. Citant Jean Giraud, l’historien note que le vocable prend, dès 1906, un sens cinématographique et devient substantif après 1914. »
Le « genre documentaire » n’est pas nouveau puisqu’il est à l’origine du cinéma. On peut se rappeler les premiers travaux d’Étienne Jules Marey :

Figure 1-Le « fusil photographique » d’Étienne Jules Marey est présenté dans la revue La Nature de 1882.
« Physiologiste français qui (dès 1882) se spécialisa dans l’étude des mouvements et rapporta avec la Chronophotographie, les allures d’un cheval au trot et au galop, en inscrivant automatiquement le temps que dure l’appui pris sur le sol par chacun des pieds de l’animal (5). »
Le cinéma fut donc utilisé par Étienne Jules Marey comme un outil d’étude scientifique pour capter le réel. Nulle envie chez lui de nous narrer une histoire, de nous rapporter des faits, mais la volonté d’étudier le mouvement, le déplacement des animaux et la marche chez l’homme.

Figure 2-La caméra fixe plantée à la sortie de l’usine, filme les ouvriers quittant leur travail… en habits du dimanche !
On parle véritablement de cinématographe en 1895 avec « les vues » de la sortie des usines Lumière à Lyon, film des frères du même nom.
Ce film, ancêtre de ce qu’est de nos jours le film documentaire (ou peut-être le film d’entreprise), est considéré comme le premier film projeté. Plusieurs versions existent ; la plus célèbre est celle, tourné durant l’été 1895, où l’on voit les ouvriers et les ouvrières en tenue du dimanche… La toute première version filmée quant à elle date de mars 1894.(6)
Ainsi, le voit-on dès ses débuts, le cinéma peut être un bon outil utilisé pour analyser le réel. Mais entre le réel et ce qu’on en capte avec l’outil caméra, il y a toujours une distorsion due à la vision du réalisateur. Cette distorsion est l’interprétation de l’auteur ; la mise en scène cinématographique, le moyen d’en rendre compte.
Parfois, la mise en scène est telle qu’elle peut faire sourire, qu’elle interroge le spectateur, comme ces ouvriers filmés quittant l’usine Lumière en habits du dimanche… La vision des ouvriers quittant l’usine en bleu de travail était-elle trop dure à soutenir ? Y avait-il une volonté des frères Lumière, par cette mise en scène, d’enjoliver la réalité ?
Il faut croire que, comme le dit le philosophe Clément Rosset (7), « la faculté humaine d’admettre la réalité […] n’implique pas un droit imprescriptible – celui du réel à être perçu – mais figure plutôt une sorte de tolérance, conditionnelle et provisoire. Le réel n’est généralement admis que sous certaines conditions et seulement jusqu’à un certain point : s’il abuse et se montre déplaisant, la tolérance est suspendue. »
La caméra est, certes, un très bon outil pour décrire le monde, mais à la manière du stylo d’un écrivain (8) ; l’écrivain combinant le vrai et le faux pour nous faire comprendre son propos.
Frontière entre documentaire et fiction
Peut-être n’est-il pas inutile d’en profiter pour essayer de cerner la différence entre documentaire et fiction même si la frontière est parfois ténue, poreuse.
Alors que la fiction invente une histoire pour parfois parler de l’Histoire, le documentaire lui travaille avec le réel. Même lorsqu’il utilise des comédiens pour des reconstitutions, c’est bien le réel qu’il s’agit d’interpréter pas une fiction.
Lorsqu’on pense au film Entre les murs de Laurent Cantet, palme d’or à Cannes en 2008, on peut être pris d’un doute. Est-ce une fiction, un documentaire ?
Pour moi, il s’agit bien d’une fiction adaptée du roman éponyme de François Bégaudeau qui joue son propre rôle. C’est une fiction parce que les comédiens, tous non professionnels, ont travaillé en atelier un été durant pour trouver des personnages et les construire, afin de raconter une histoire qui colle aux thèmes du livre.
L’article de Wikipédia sur le documentaire (9) propose la distinction suivante entre documentaire et fiction :
« Le film documentaire est une catégorie dans le domaine cinématographique qui se fixe pour but théorique de produire la représentation d’une réalité, sans intervenir sur son déroulement, une réalité qui en est donc indépendante. Il s’oppose donc à la fiction, qui s’autorise de créer la réalité même qu’elle représente par le biais, le plus souvent, d’une narration qui agit pour en produire l’illusion. La fiction, pour produire cet effet de réel s’appuie donc, entre autres choses, sur une histoire ou un scénario et une mise en scène. Par analogie avec la littérature, le documentaire serait à la fiction ce que l’essai est au roman. »
Qui d’autre que Jean-Luc Godard pouvait mieux expliquer la différence FONDAMENTALE entre fiction et documentaire, trancher définitivement, pour reconnaître l’imbrication de l’un dans l’autre. Je ne peux m’empêcher de vous livrer cette belle réflexion :
« Car enfin, il n’y a pas de demi-mesures. C’est ou la réalité, ou la fiction. Ou bien on met en scène, ou bien on fait du reportage. On opte à fond ou pour l’art, ou pour le hasard. Ou pour la construction, ou pour le pris sur le vif. Et pourquoi donc ? Parce qu’en choisissant du fond du cœur l’un ou l’autre, on retombe automatiquement sur l’autre ou l’un. »(10)
Une création multimédia fabriquée pour le Web
Nous l’avons vu dans mes articles précédents, le webdocumentaire est formé d’une agrégation de contenus multimédias. Cette agrégation est présentée par une interface liée par le récit d’un auteur. Le webdocumentaire, le plus souvent, est une véritable création originale où les contenus (médias, textes, cartes, données diverses, etc.) sont conçus spécifiquement pour ce webdocumentaire.
Mais on peut tout aussi bien faire appel à des contenus préexistant sur Internet tirés de Dailymotion, de Youtube, d’un wiki ou de tout autre site d’informations existant. Pour Gaza/Sderot, par exemple, arte.tv et Upian avaient customisé les cartes de Googles Maps (11) .
Les contenus sont alors sélectionnés, découpés, commentés et utilisés comme les archives le sont dans le montage d’un documentaire traditionnel. À charge pour l’(es) auteur(s) de bien vérifier la véracité de l’information en multipliant/confrontant les sources comme le fait tout bon journaliste (et tout bon documentariste)…
La mobilité webdocumentaire
Le terme webdocumentaire recouvre, actuellement, toute création multimédia affirmant le point de vue d’un auteur et utilisant le Web comme canal de diffusion. Avec la multiplication des smartphones, Ce qui se passe chez soi, sur ordinateur devant son écran, en naviguant grâce à sa souris, se prolonge en descendant dans la rue.
Mieux que l’image immersive 3D d’écrans panoramiques, mieux que les visites virtuelles, on vous propose aujourd’hui une balade dans une ville réelle tout en étant relié en permanence…
Le casque d’écoute, proposé dans les musées, permet de vous guider tout en vous donnant des informations supplémentaires. Notre téléphone (ou notre terminal mobile multimédia), connecté à Internet et/ou recevant la télévision, utilisant la réalité augmentée et la géolocalisation, devient l’interface d’un gigantesque jeu de piste à la découverte d’une ville, d’un site, d’une région.
Le site Patryst.com (12), par exemple, propose des visites à la carte. Les membres d’une communauté de passionnés d’Histoire et d’architecture créent des fiches pour chaque monument visitable. Ils peuvent agrémenter ces fiches avec des photos, des vidéos et des commentaires. Une application pour l’iPhone est proposée. Elle offre (moyennant abonnement) la géolocalisation pour une éventuelle visite guidée s’appuyant sur un audioguide (synchronisée en fonction de votre déplacement).
Nous sommes loin d’un webdocumentaire me direz-vous ? Et bien je crois que l’avenir du webdocumentaire se situe bien dans ce genre d’offres en mobilité, le récit de l’auteur servant de fil conducteur.
Ainsi, que l’on soit assis devant son écran d’ordinateur connecté avec un navigateur Web; que l’on soit en mobilité (documentaire) avec un terminal mobile; ou bien encore, que l’on soit devant la future télévision hybrides (réception TV jumelée à une connexion Internet), il s’agit toujours de «[…] mettre les nouvelles technologies au service de la connaissance et d’un point de vue » (13)
Les termes de cross-média, d’intermédiatique, de transmédia, de diffusion multicanal, de mobilité, de géolocalisation, de réalité augmentée, de collaboratif, peuvent toujours être employés. Mais ils ne servent qu’à caractériser des propriétés de ces futurs webdocumentaires ; ce néologisme restant, quant à lui, toujours valable. Ainsi, permet-il de nommer toutes ces créations protéiformes à caractère documentaire , le dénominateur commun étant la discontinuité dans la lecture de l’œuvre (puisque non linéaire) ; et c’est ce qui nous est déjà proposé, à l’heure actuelle, sur le Web.
2) Frédéric Dubois est Coordonnateur Web de PIB, l’indice humain de la crise économique canadienne : http://pib.onf.ca/accueil
3) Article du 5 mars 2010 « Qu’est-ce que le webdocumentaire ? » : http://linterview.fr/new-reporter/qu’est-ce-que-le-webdocumentaire/
6) Voir article Wikipédia : http://fr.wikipedia.org/wiki/La_Sortie_de_l%27usine_Lumi%C3%A8re_%C3%A0_Lyon
et la vidéo : http://www.dailymotion.com/video/xdyus_la-sortie-des-usines-lumiere-a-lyon_school)
8 ) Lire à ce sujet le concept de caméra-stylo développé par Alexandre Astruc dans « Naissance d’une nouvelle avant-garde », paru dans le magazine L’Écran français le 30 mars 1948.
11) Voir les cartes de Gaza/Sderot : http://gaza-sderot.arte.tv/fr/#/map/
12) La page d’accueil du site : http://www.patryst.com/fr-FR
13) Cette première définition du webdocumentaire date de 2002 à l’occasion du festival Les Cinémas de Demain, en parallèle au Festival du Cinéma du Réel organisé par la BPI du Centre Pompidou : http://www.centrepompidou.fr/Pompidou/Manifs.nsf/2f6d2a49fa88f902c1256da5005ef33f/35cee60b37d089eac1256b4b004bf6ae!OpenDocument
Tags: 2. Le Quichotte du Web, Cross-media, Patryst, transmédia, webdocumentaire




















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Merci pour cette précieuse mise au point lexicale !
Et j’ai adoré la citation de Jean Luc Godard… tellement vraie !!!
Pour la sortie des usines Lumière, la mise en scène n’a peut-être pas été délibérée de la part des frères Lumière; on peut se demander si les ouvriers, prévenus du tournage, n’avaient pas choisi eux-même de se montrer sous leur meilleur jour, c’est à dire en habit du dimanche ?
Je dis ça parce que quand je tourne un film d’Entreprise, les femmes sont toujours allées chez le coiffeur la vieille et les hommes ont choisi leur plus belle cravate…
@ Soph,
J’adore : « [...] quand je tourne un film d’Entreprise, les femmes sont toujours allées chez le coiffeur la vieille et les hommes ont choisi leur plus belle cravate… »
Du coup, que cela vienne des réalisateurs qui enjolivent la réalité ou que cela soit les protagonistes qui se mettent sur leur 31, ça confirme, on est bien, avec la sortie des usines Lumières, dans ce que sera le film d’entreprise, non ?
Une réaction à l’article d’olivier sur « LaVigie du web : http://www.vigieduweb.com/2010/03/hein-quoi-webdocumentaire/
J’ai répondu à la « critique » de La Vigie du Web sur leur site.
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