Webdocumentaire interactif et participatif : l’internaute lecteur et acteur de l’information

Cet article est le deuxième article d’une série intitulée: « Un nouveau dispositif d’information sur Internet », publiée sur notre blog « WEBDOCUS à l’Etude ». Lire le premier.

1. Le choix de l’interactivité

L'interactivité de Gaza/Sderot

L'interactivité de Gaza/Sderot

L’interactivité est une des caractéristiques du webdocumentaire. Grâce aux outils du web, le documentaire réagit à l’action du public, il entre en communication avec l’internaute par des simulations informatiques. Le public des webdocumentaires est à la fois spectateur, lecteur, auditeur. Une position qui peut le placer dans une certaine passivité due à sa position de récepteur d’un message. Même si cette réception engendre chez lui une réflexion et un sens critique, il ne peut pas influer directement sur l’information reçue au travers d’un livre ou d’un écran de télévision. Avec l’écran d’ordinateur et l’utilisation de la souris, l’internaute est habitué à entrer en interaction avec le contenu en ligne. Il devient « lect-acteur » comme le nomme Jean-Louis Weissberg, maître de conférences en Sciences de l’Information et de la Communication à l’Université Paris XIII. Le « lect-acteur » ne crée et ne produit pas de contenus mais il active des liens, emprunte des parcours différents et des bifurcations. Une action qui rend le document visible.
Dans le webdocumentaire, l’internaute est libre d’agir et de choisir, d’emprunter un parcours informatif et narratif personnalisé. Cette interaction passe par l’action de cliquer sur des liens, des cartes, des photos : « Le clic correspond tantôt à une exploration, tantôt à une décision. […] L’écriture des sites et des logiciels sollicite le clic comme le lieu d’une recherche et d’une surprise, garante de l’interactivité des sites. » Elle doit aussi être porteuse de sens et ne doit pas seulement être un mode de navigation ludique tel que l’explique Yves Jeanneret :

« Si je peux agir sur les messages, si ce à quoi je puis être confronté est capable de complexité et de profondeur, si je puis opérer des choix, c’est bien dans la mesure exactement où je considère ce qui m’est présenté comme texte, et non comme simple perception. […] Et c’est bien la qualité de cette lecture qui fait la valeur de ce que nous nommons si mal l’“interactivité” de ces médias. »
Dans Voyage au bout du charbon, l’interactivité passe par les choix de navigation que peut faire l’internaute : se déplacer sur la carte, poser une question, obtenir plus d’informations sur une mine, choisir son parcours « je vais visiter la mine d’Etat ou je vais à la recherche de mineurs ». Il est également possible de « passer » une séquence et ainsi de choisir vraiment ce que l’on veut regarder et donc apprendre. Prison Valley est également très interactif. Il est aussi possible d’aller directement d’une étape à une autre. « Le spectateur peut entrer dans des niveaux de complexité de connaissance plus ou moins importants », explique David Dufresne, co-auteur du webdocumentaire. Tout part de la chambre du motel, celle des journalistes lors de leur reportage. De là, le spectateur peut en apprendre plus sur un personnage en feuilletant le calepin posé sur la table. Sur le lit, les brochures renvoient à une carte permettant de visualiser le parcours narratif mais aussi géographique que suit l’internaute. D’autres documents renvoient à des informations plus précises et complémentaires sur l’histoire de la ville, certains détenus et fournissent également des liens hypertextes vers des sites d’administrations, de tourisme et de journaux locaux. Dans Gaza/Sderot, l’interaction apparaît au travers du chapitrage du contenu en fonction des : « temps, gens, lieux et thèmes ». Des Google maps de Gaza et de Sderot permettent de visualiser où sont situées les personnes rencontrées par vidéos interposées d’un côté et de l’autre de cette frontière, symbolisée par un trait au milieu de l’écran. Quant à Thanatorama, le webdocumentaire propose, entre autres, une visite de l’usine de cercueils à partir d’un plan de l’entreprise sur lequel il faut cliquer pour accéder à l’atelier de menuiserie ou d’assemblage.
En reprenant les analyses menées par Eleni Mitropoulou, Yves Jeanneret revient sur le fait que l’interactivité n’exprime pas « la nature des opérations d’information que le média informatisé rend possibles, mais la nature des illusions que son fonctionnement peut faire naître chez le sujet communicationnel lui-même : croire que manipuler des formes matérielles met en situation de devenir créateur de sens » . C’est donc là l’illusion dans laquelle est entretenu l’internaute qui ne doit pas toutefois être dupe et savoir que tout est déjà écrit, programmé, scénarisé et anticipé lors de l’élaboration du webdoc. L’interactivité atteint ainsi ses limites. Elle ne permet pas, en effet, de changer le contenu informatif mais elle laisse penser au public que c’est possible. C’est seulement à travers les choix opérés par chaque internaute qu’il donne sens différemment au contenu qu’il reçoit.
Ce modèle narratif, proche du dramatique parfois, semble être, pour David Dufresne, l’outil de reconquête du public. En somme, ce serait faire croire au public qu’il peut maîtriser l’information du webdoc pour qu’il croit à nouveau à ce que lui racontent les médias.

2. Faire participer l’internaute

Le forum de dsicussion de Prison Valley

De plus en plus de webdocumentaires visent à faire davantage participer et réagir l’internaute au contenu éditorial. Une nécessité selon Eric Scherer, directeur du département Stratégie et Relations extérieures à l’AFP (Agence France Presse) qui s’intéresse aux mutations des médias :

« C’est important ce développement du webdocumentaire car l’audience doit être au cœur du dispositif. Elle a pris la parole. Avant, on avait du journalisme magistère « je parle et vous écoutez ». Aujourd’hui, il y a le journalisme participatif grâce aux commentaires et à l’expertise apportée par les internautes. »

Très souvent, le visiteur peut partager le webdoc à tout moment sur les réseaux sociaux (Facebook, Twitter) grâce à des liens visibles pendant toute la durée du visionnage comme sur Prison Valley. Il est également possible de l’intégrer dans un blog. Dans Voyage au bout du charbon, le spectateur peut entrer directement en contact avec les auteurs par mail afin de laisser critiques et impressions. Le point de vue du spectateur sur le documentaire est ainsi valorisé. L’internaute peut aussi obtenir des réponses précises à ses questions sur l’information livrée ou sur la forme adoptée pour la raconter.
Prison Valley marque une avancée certaine dans la prise en compte de la participation du spectateur. En bas de l’écran, chaque personne connectée peut voir défiler les noms et le nombre d’internautes en train de visionner le webdoc en même temps. Dans la chambre du motel, par le biais de l’ordinateur posé sur une table, le spectateur peut discuter avec les autres visiteurs connectés, avec les auteurs, dialoguer avec les personnages du film et participer à des discussions thématiques sur les forums et, enfin, des tchats sont programmés tous les jeudis soir avec des invités. Actuellement, Prison Valley est le webdocumentaire qui laisse le plus de place aux visiteurs pouvant donc communiquer entre eux directement et surtout avec les personnages. Là, est la nouveauté qui a valeur d’expérimentation pour le co-auteur David Dufresne : « L’internaute est au cœur de Prison Valley. Il sait qu’il est en train de regarder un programme avec d’autres gens avec qui il peut à tout moment tchatter.» David Dufresne accorde beaucoup d’importance au dialogue qui pourra s’instaurer, il espère, entre les visiteurs et avec les protagonistes qui, munis d’un identifiant, pourront participer aux forums. Comme il est habitué à le faire sur la toile, l’internaute prend la main et là « le journaliste s’efface », reconnaît David Dufresne. Le webdocumentaire évolue grâce à la participation des visiteurs au contenu à condition qu’ils fassent la démarche de poster des messages intéressants. Le schéma communicationnel traditionnel évolue car l’internaute agit sur le contenu (l’objet) grâce à l’interactivité et à son apport d’informations ou de critiques. Il entre aussi en communication directe avec le journaliste, l’émetteur du message au travers des mails.

3. Délinéarisation du récit

Le choix de la navigation sur Thanatorma

Le choix de la navigation sur Thanatorma

La délinéarisation du récit apparaît comme l’une des particularités principales du webdoc. La déconstruction narrative n’est pourtant pas récente. Dès le XVIIIe siècle en littérature, Laurence Stern la met en pratique dans son livre The Life and opinions of Tristram Shandy, gentleman. Dans cette œuvre faisant déjà figure d’expérimentation, l’auteur interrompait le récit avec des digressions développées sur des chapitres entiers.
La narration linéaire que l’on retrouve dans le documentaire traditionnel est aujourd’hui bousculée dans le webdocumentaire. Dans son article « Qu’est-ce que le Webdocumentaire ? » publié sur WEBDOCU.fr, Olivier Crou relève trois types de narration délinéarisée :

« Arborescente (propre au jeu, les niveaux), indéterministe (on va toujours d’un point de départ à un point d’arrivée, mais les parcours innombrables sont laissés au choix de l’internaute), évolutionniste (un point de départ mais pas de point d’arrivée, le monde se crée au fur et à mesure du parcours de l’utilisateur). »

L’internaute peut choisir son parcours informatif. Cependant, il reste souvent une trame linéaire pour le récit principal comme dans Voyage au bout du charbon ou Prison Valley. Dans ce dernier construit en arborescence, il est possible pour l’internaute de suivre de manière linéaire le documentaire de 59 minutes. Il peut aussi s’arrêter en cours de lecture, lire un bonus, aller dans la chambre du motel pour y piocher des informations plus précises sur un personnage, une prison, un événement, pour ensuite reprendre le cours du film où il en était. C’est la nouveauté apportée, entre autres, par Prison Valley grâce à l’enregistrement de l’utilisateur au début du film. Une grande liberté est proposée dans la manière d’aborder la lecture du récit en offrant ainsi plusieurs lectures.
Dans Voyage au bout du charbon, le récit est moins linéaire et relève davantage d’une narration indéterministe du fait surtout du choix binaire proposé à chaque fois à l’internaute entre continuer à poser des questions à quelqu’un ou partir rencontrer une autre personne, aller sur un autre lieu.
Dans Thanatorama, le parcours proposé est présenté en constellation, totalement éclaté. La narration est à la fois arborescente et évolutionniste. En choisissant son chapitre, le lecteur peut passer directement du contrat obsèque à la crémation. Toutefois, s’il choisit de suivre le cours du récit, un choix lui est proposé à chaque fin de séquence. Par exemple, à la sortie du funérarium, il peut continuer le récit vers la visite de l’entreprise de funérailles ou visiter l’usine de cercueil.
Cette délinéarisation permet au lecteur d’établir son parcours personnel narratif. Le risque ? Perdre l’internaute dans les méandres de la narration, des embranchements ou des détours proposés : « L’auteur ne peut jamais, prévoir ce que le lecteur lira, le mode d’emploi ou le dispositif sont aussi incapables de canaliser l’activité réelle de l’usager qui ne fait jamais ce qu’a prévu le concepteur. » Là réside tout l’enjeu de la cohérence du webdocumentaire pour que, d’une part, l’internaute ne parte pas, et que d’autre part, il reçoive correctement l’information sans s’égarer, comme le confie David Dufresne à propos de Prison Valley : « Pour moi la grande question, c’était comment rester cohérent, ne pas tomber dans la confusion, ne pas tomber dans le zapping. C’est-à-dire toujours tenir le propos. » D’où le recours, pour David Dufresne, à des pratiques narratives anciennes dont les codes de récit sont compréhensibles par tous :

« Il est possible d’entrer de différentes manières dans une même histoire. L’entrée principale classique est celle du récit, un film de 59 minutes avec un début, une histoire, une fin. On espère des piques, des nœuds, un dénouement, quelque chose d’assez traditionnel parce que cela a été inventé par les Grecs. Là-dessus, nous n’inventons absolument rien. »

Samuel Bollendorff fait le même constat à propos de ces deux webdocumentaires qu’il a co-réalisés : Voyage au bout du charbon et L’Obésité est-elle une fatalité ? C’est à chaque fois une nouvelle expérience de lecture testée à l’utilisation :

« Tout est à défricher, c’est ce qui est passionnant. Dans L’Obésité est-elle une fatalité ?, nous avons essayé de faire un documentaire avec plusieurs fins possibles, avec plusieurs histoires, qui aient à chaque fois du sens. C’était intéressant comme questionnement. Aujourd’hui, je pense que ce n’est pas la bonne solution. Il faut quand même qu’il y ait un début, une fin sans faire quelque chose de linaire. Dans Voyage au bout du charbon, je trouve plus intéressant la façon dont les boucles se perdent. On a vraiment un début, une fin, une mise en tension dramatique qui est plus facile à mettre en œuvre. »

Ce parti pris éditorial et narratif vise bien sûr aussi à garder l’internaute sur le webdocumentaire qu’il visionne en général pendant dix minutes. Tous ne vont pas jusqu’à la fin d’un webdoc quand il dure près d’une heure. Pour David Carzon, rédacteur en chef d’Arte TV, il faut tout faire pour garder l’internaute en ligne : « Il faut créer le contexte pour lui donner le maximum envie de dire oui, de poursuivre, parce que c’est dans notre intérêt, celui du webdocumentaire et des auteurs d’avoir un retour sur ce qu’ils font. » Cela permet surtout de mesurer des audiences utiles aux producteurs, savoir où et comment l’utilisateur a cliqué, combien de temps il est resté sur telle partie du webdoc.

Léa Baron

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4 Comments

  1. Gav dit :

    Merci pour cet article très intéressant !

  2. [...] est intéressant de noter que, comme On the ground reporter, de nombreux webdocs reposent sur une interactivité proche du jeu vidéo. Une approche qui peut, il est vrai, refroidir un lecteur lambda, habitué [...]

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